Bande-annonce
La presse en parle

" Au fond, Antigone réactive un point de vue intemporel, en résonance avec ce qui se passe dans l’actualité : lorsqu’une décision dictée par les instances juridiques ou politiques parait totalement injuste, faut-il courber l’échine, faut-il se résigner ou au contraire affirmer plus que jamais le désir de se battre, d’afficher fièrement ses opinions et convictions? La réponse donnée par Sophie Derapse, dans un beau geste militant, est claire."

Antigone, par Emmanuel Le Gagne - Culturopoing

 

" Formellement, le film met en scène cette tension entre la flamme adolescente et l’académisme des adultes à l’occasion de quelques séquences propres à briser le régime traditionnel des autres images : les textos et surimpressions graphiques envahissent l’écran, le montage devient saccadé et se rapproche d’une esthétique du clip susceptible d’agacer le sens critique de certains spectateurs." Cédric Laval, 24 images

Il reste que cet agacement produit par le film est en parfaite conformité avec son héroïne, avec les sentiments mixtes qu’elle suscite.

"Droite, elle le reste jusqu’au bout, et propose ainsi un visage d’adolescente résolue, loin de la bienséance et des conventions du genre." Charles-Henri Ramond, Films du Québec

"Sophie Deraspe confirme son statut de cinéaste imprévisible, de haut vol, mélangeant ici la tragédie grecque et le drame social, jouant dans les zones floues séparant documentaire et fiction avec une aisance confondante." Jason Béliveau, revue Séquences

"D'aucuns seront happés par la performance incendiaire de Nahéma Ricci. Cette jeune comédienne, aperçue dans le long métrage Ailleurs de Samuel Matteau, brûle l'écran de son charisme, de sa sensibilité et de sa fougue. Elle porte le film sur ses frêles épaules, bouleversant de son regard unique." Martin Gignac, Cinoche

"Par son habile imbrication d'enjeux sociaux, amoureux, familiaux et moraux, le scénario suscite la réflexion et bouleverse les a priori. Nerveuse et expressive, la mise en scène évoque par moments LE PROFIL AMINA de la même auteure..." Louis-Paul Rioux, Médiafilm

", Antigone met de l'avant le courage de se tenir debout et, ultimement quand la nécessité l'impose, celui de désobéir !" Eric Moreault, le Soleil

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    Une analyse de Mon cinéma québécois en France

    De quelques observations sur le Logos aux variations sur Antigone

     

    Dans le cas d’une nouvelle adaptation d’un classique aussi fondamental, il est toujours intéressant de tisser des liens ( « lien » ou une des nombreuses définitions de la notion antique de Logos) à travers le temps pour saisir les points communs ou bien au contraire, les divergences. Nous ne partirons pas du texte originel ou des versions ultérieures de la pièce de Sophocle mais du film grec qui fit date, le Antigoné (1961) du metteur en scène de théâtre et réalisateur Georges Tzavellas, où l’héroïne se voyait immortalisée par la grande Irène Papas.

     

    Comme le rappelle l’auteure dramatique et ex directrice de la cinémathèque grecque, Aglaë Mitropoulos, longtemps la pièce de Sophocle resta dans le giron du Théâtre National tant était tabou, pour des raisons religieuses, le passage au grand écran. La moindre représentation filmée d’une scène ou même toute captation documentaire, furent même interdites ! Néanmoins, des représentations in vivo se tenaient encore à l’époque, notamment les spectaculaires Fêtes Delphiques qui enchantèrent Tzavellas, également metteur en scène de théâtre, celui-ci voulant en recréer l’esprit.

    Ainsi que l’écrit Jacques Darriulat, la Tragédie reposait sur l’équilibre des puissances divines du sacré et celles, humaines, de la Cité. Le Théâtre grec se dressait donc sur cette limite périlleuse séparant le sacré et le profane. Des limites matérialisées par la skênê (dont dérive le mot scène, même si à l’époque elle désignait plutôt l’arrière scène et les coulisses) et le proskénion, l’avant-scène où le héros (protagoniste) accomplissait ses exploits au vu de tous. Plus tard, on jouera aussi devant les portes d’un palais, s’ouvrant sur le monde inquiétant des drames et des secrets. Une tente, parfois un simple drap, permettait les changements de costumes, figurant pour les spectateurs un monde invisible. L’hémicycle du théâtre antique où se rassemblait donc la communauté des citoyens prolongeait l’arène plus politique de l’Agora, base de la société de l’époque. Il n’y avait alors aucune contradiction entre les dimensions religieuses et politiques. Et l’importance de cette communion collective (15 à 17 000 spectateurs !) était telle que l’État allait jusqu’à prendre en charge le droit d’entrée des plus pauvres.

    Le respect du Logos, seul à même de guider les interprètes contemporains, fut la principale préoccupation de Tzavellas. La définition de cette notion est d’abord philosophique mais toujours multiple : la parole libre et revendiquée d’une personne responsable de ses actes, la sagesse ou la raison (logismos), le verbe créateur propre à faire vivre le souvenir - car la parole lutte contre l’oubli. Le discours ET son expression, c’est à dire le pouvoir du discours, cet héritage d’Hermès, le messager des dieux. Car le Ciel a fait don du Logos à la Terre pour que le bien y règne et que le mal en disparaisse. La version de Tzavellas insiste donc sur cette « loi des dieux, inchangée pour l’éternité ».

    Le Logos est aussi le feu primordial qui a donné naissance au monde. La seule arme des faibles… Quoi qu’il en soit, il est ennemi du sang. Il éveille ceux qui ont compris sa beauté, mais endort aussi les autres. Héraclite le voyait comme une formule permettant d’agencer toute chose. Un composant et au-delà, un calcul par lequel mesurer la régularité du changement. Enfin, le Logos lie les phénomènes entre eux, il permet à l’âme et à l’esprit de faire corps avec le monde. Une énergie. « Parce qu’il est tout à la fois », le Logos « devient inaudible et silencieux. Et parce qu’il est silence, il se laisse contempler. Et devient ainsi Philosophie » toujours selon Jean-Patrice Ake. Mais il ne saurait être saisi que si nous entrons en dialogue avec lui...

    Enfin, sur le plan très concret de la mise en scène, le Logos est la circulation de la parole, circulation qui découle de la scénographie tout comme elle tient compte de la polyphonie, particulièrement en 1961, avec ce chœur du Théâtre National que le public local et international avait porté aux nues. Tzavellas parvient merveilleusement à rendre par la surimpression des voix le chant rythmé des choreutes ( une quinzaine de chanteurs à l’époque de Sophocle). Il y alterne chants et dialogues, allant jusqu’à utiliser le flash back lors d’une vision de Tirésias sans pour autant trahir le Logos, puisque les revenants ne sont jamais bien loin de l’espace tragique.

    Abandonner l’espace du théâtre antique était encore considéré comme sacrilège. C’est que l’importance de la disposition était primordiale. Dans l’Antiquité, il n’était pas permis de passer de la scène à l’Orchestre, lieu où le choeur antique, chanteurs et danseurs masqués, commentaient sans pouvoir y intervenir les péripéties du héros, ou encore jusqu’au toit, lieu d’intervention intempestive des dieux ( ce fameux Deus ex machina). La scène faisait écho au Coryphée (narrateur), lui-même repris par le choeur, représentant tout autant la population que l’Auteur de la pièce. La « force plastique du Logos tragique » évoquée par Dimitropoulos était jusque là limitée aux seuls vases antiques et autres bas-reliefs. Dans Antigoné, Tzavellas ne respecte pas une unité de lieu, passant de l’intérieur à l’extérieur, mais n’abandonne jamais tout à fait un espace théâtral à chaque scène reconstitué. Par ailleurs, la présence de multitudes de comédiens et figurants, tous issus du Théâtre National, garantit la force de l’ensemble, son film se révélant un des meilleurs du genre (Il sera pourtant dépassé par Électre. L’Iphigénie du même Cacoyannis n’en est pas moins flamboyant). En réadaptant la tradition à l’espace filmique, Tzavellas contribue à faire entrer le cinéma grec dans la modernité et lui redonnera une audience internationale. La force des mythes...

    Le parti pris de Sophie Deraspe est résolument singulier. Comme repartant du principe qu’une tragédie faisait alors en principe partie d’une trilogie, donc d’un tout plus large, elle délaisse le cadre familial originel où le traumatisme découle de la transgression des tabous par Œdipe, lui opposant des familles monoparentales ou orphelines mais d’abord unies. Etéocle et Polynice, pour peu qu’ils soient réellement opposés dans la hiérarchie des Habibis (gang aux statuts des plus archaïques), sont de véritables frères de sang. Le traumatisme n’est ni lié à l’Œdipe, ni au meurtre de l’un par l’autre, mais à une situation politique et historique plus contemporaine (terrorisme islamiste en Algérie), et ce, même si symboliquement, une guerre civile est un pays où le frère tue le frère. Ce meurtre joue ici le rôle du refoulé qui ne cesse de se réinviter au premier plan. Comme le rappelle Charles Kerényi, dans l’Antiquité les enfants-divins furent souvent des enfants abandonnés ou trouvés. Le choix du scénario est donc hautement symbolique. Par contre, pour aussi écrasantes qu’elles soient, les épreuves que doit affronter cette nouvelle Antigone n’ont rien de surnaturel, même si les institutions jouissent aujourd’hui d’une sorte de droit divin en contradiction totale avec nos régimes plus ou moins démocratiques. L’impunité diffuse en effet l’idée d’une caste hors la loi. Le meurtre d’Etéocle, desis (nœud) ou incident déclencheur, n’en est pas un puisque celui-ci est un délinquant et en tant que tel, n’appartiendrait plus vraiment à la Cité. Dans la Tragédie, on nommait ce coup de théâtre révolution, dans le sens où il menait à un renversement du monde (harmonie familiale sacrifiée sur le chaos social). Chez Sophocle, Antigone tient tête à Créon et enterre malgré son ordre son frère Polynice qui, traître à son pays, a été laissé aux vautours.

    Le thème de Sophie Deraspe est aussi dans l’air du temps : Antigone se coupe les cheveux pour prendre la place de son frère en prison. Une transgression qui n’est pas sans rappeler Jeanne d’Arc, dont la voix s’ajoute peut-être au concert des plaignantes de tous les temps.

    Tourné à l’époque du mouvement Black lives matter, Antigone sort après l’affaire George Floyd et ses protestations mondiales et ce, dans le contexte d’une planète pourtant en plein confinement. La présence d’internet en arrière plan ou comme véhicule du drame, remplace l’esprit des morts par des multitudes de voix bien vivantes s’exprimant en simultané. Dans le sillage d’un Spike Lee, mais aussi de toute une génération de cinéastes afro-américaines ou autochtones, Deraspe met en scène ce flux, cette circulation de l’information avec pertinence. Si le film est tout sauf polémique, puisque construit sur des situations archétypales, il est en revanche totalement politique. La force du Logos dans cette nouvelle version incite les spectateurs à s’ajouter au chœur antique, à faire entendre leur voix, à reprendre la parole et à investir l’espace public, comme jadis le héros grec, la scène antique.

    Similitudes :

    « C’est fini pour Etéocle »

    De l’intention… au passage à l’acte

    enterrer Polynice, prendre la place de Polynice en prison…

    Si chez Sophie Deraspe l’incident déclencheur est la mort d’Etéocle, chez Sophocle et Tzavellas, on passe directement à la transgression qui déclenche la fureur de Créon et l’ensevelissement d’Antigone. Dans cette nouvelle version, Antigone énonce clairement l’objectif dramatique. Par contre dans la version originelle, on s’intéressait aux répercussions sur la famille (le suicide d’Antigone entraîne celui d’Haemon, puis de sa mère). Le personnage principal y était presque Créon à qui appartenait la fin et occupait de fait plus souvent l'écran qu'Antigone. La constellation familiale occupe une place nettement plus importante chez Sophie Deraspe avec la scène liminaire du repas familial, la tragédie puis l’enterrement de Polynice, les arrestations puis les retrouvailles et enfin, le finale. Un choix qui fait de la famille un des thèmes principaux du film, en accord avec le choix à faire d’Antigone.

     

    Aux marches du palais

    Le monde terrifiant du sacré des grecs dont les portes ne dévoilaient pas la noirceur (chez Tzavellas à peine verra-t-on Créon s’enfoncer dans un noman’s land aride et sombre extérieur à la Cité) est chez Sophie Deraspe celui invisible de la mort, contenu derrière les portes de la morgue. Une image qui entérine la séparation de la vie et de la mort de nos sociétés occidentales comme ultime frontière. Plus loin, le film transgresse allègrement la règle antique pour dévoiler l’univers carcéral, particulièrement celui des Centres Jeunesse.

    Père et fils

    Le duel Hémon-Christian ou Haemon-Créon résonne encore d’une même voix bien que les enjeux, les rapports d’autorité et la conception même de « famille », dévastée par Œdipe, diffèrent largement. Force du Logos historique dans la culture patriarcale...

    Que ferais-je sans toi ?…

    Une même condamnation injuste 

    « Je regarde ce soleil dont la lumière ne brillera plus jamais sur moi » (Antigoné)

     

    Variantes

    « Où sont les morts ? »

    Chez Sophie Deraspe, le vol d’un oiseau au ralenti fait presque office de présage. On retrouvera en effet plus tard ces plans qui survolent la montagne, planant au-dessus des lieux de la tragédie originelle. Où sont les morts… ? Partout autour. Dans le Théâtre Antique, la puissance mimétique de toute représentation tragique rendait « présents les absents et les absents irrémédiables que sont les morts ». Chez Tzavellas, les oiseaux sont juste présents dans un rêve de Tirésias, présage qu’il raconte à Créon, traduisant ainsi le langage des dieux.

    L’enterrée vivante

     

    Aussi figée soit l’image finale, il n’en reste que la fin est ouverte aux interprétations. Symboliquement, cette déportation injuste équivaut à enterrer vivante les rêves d’une adolescente qui avait élu le Québec comme terre d’adoption. Dans la tragédie classique, il fallait aller jusqu’à la catharsis (le départ de Créon en exil dont la souffrance était jugée nécessaire) afin que la leçon (ne pas défier les dieux) soit entendue. Ici, on opte pour l’introspection et la catharsis se fait en chaque spectateur quand pour Antigone le sort en est jeté. Ci-dessus, elle prend le spectateur à témoin dans l’attente de son soutien ou de son verdict. Une fois encore, la jeune fille fait face, tient tête au système, avec un même esprit critique contenu dans cette dernière strophe de la chanson de Félix Leclerc. Punie mais entière... Mais ce retournement matérialise aussi très physiquement le lien entre ces sirènes québécoises (le sifflement du Petit bonheur) et une adolescente, avec ceux qu'elle laisse, fille de Loth contemplant alors le fantôme d'une vie non vécue aux côtés d'Hémon et Ismène.

    Oppositions

    Abdication ou trahison

    Après avoir défié les dieux en refusant d’enterrer Polynice et condamné Antigone, Créon est victime de la mort de ses proches qu’il a provoquée. Il retire sa couronne, puis la laisse tomber au sol. Elle est à cet instant symbole de féminité : Créon est vaincu par une femme, lui qui affirmait « nous ne devons pas laisser les femmes être nos maîtres ». La couronne symbolise aussi un cycle plus large : la vie continuera après lui et sans lui car les vies terrestres sont soumises à un ordre global, celui des dieux. Dans cette même version, Polynice avait trahi Etéocle et les deux frères s’étaient entretués. En 2019, Antigone est à nouveau trahie par la bêtise de Polynice. L’autorité détenue autrefois par Créon est devenue une figure presque abstraite, monolithique et avec son langage propre. La cour de justice tient plus d’un arbitraire de droit divin que d’une institution démocratique, face à laquelle Christian, versant patriarcal de l'Autorité ne joue plus qu’un simple rôle d’intermédiaire. L'Autorité se dilue ici à travers les personnages et leurs fonctions, chacun n'étant plus que l'exécutant d'un système autoritaire où le citoyen ne sait plus qui interpeller.

     

    De l’amour et de la lutte

    Dans Antigoné, la décision de Créon entraîne une chaîne de suicides. Le baiser d’Haemon est un baiser d’adieu à une morte ou plutôt, un sauf-conduit pour l’au-delà. Dans la nouvelle version, où comme chez Empédocle, l’amour est indissociable de la lutte, elle est une parenthèse.

    Mais parce que Dyonisos reste le dieu par excellence de la tragédie, on n’en perd pas non plus le lien éternel. D’où les vers de Saint-Denys Garnaud qu’admirait un peu plus tôt Antigone : «Il vaudrait si mieux qu’on meure avec la fleur dans le cœur... »

     

    Pierre Audebert

    Bibliographie :

    Découverte du cinéma grec, Aglae Mitropoulos, 1968, Seghers

    L’essence de la mythologie, Charles Kerényi, Carl Gustav Jung, Payot

    La représentation tragique, Jacques Darriulat, 2007 sur Introduction à la Philosophie esthétique

    Au commencement était le Logos, Jean-Patrice Ake, éditions L’Harmattan