Entrevue de Mon cinéma québécois en France

Tranches de vie d’hommes : rencontre avec Sami Mermer, réalisateur de Call shop Istanbul

 

En mai 2017, Sami Mermer était venu seul présenter leur film Call shop Istanbul devant le public lasallois. Pierre Audebert l'avait rencontré à cette occasion. Avant d’écouter la parole de sa compagne et coréalisatrice Hind Benchekroun dans quelques jours, retour sur leur précédent magnifique film, avec pour terminer quelques mots sur ce Xalko très attendu au festival Doc-Cévennes 2019...

 

Hier tu t’es présenté au public comme kurde. Aujourd’hui tu te sens plus kurde ou plus québécois ?

(rire) Je suis plus kurde bien sûr ! Je suis québécois par la langue et ce, depuis 2007. Cela fait donc dix ans. J’habite à Montréal et c’est là qu’est installée ma petite boîte de production, Les films de la tortue avec Hind Benchekroun. On réalise et on autoproduit nos films qui sont plutôt tournés à l’extérieur du Canada et du Québec : Turquie et Maroc puisqu’Hind est d’origine marocaine. Pour l’instant, c’est là que nous trouvons nos sujets !

Vous voyagez donc beaucoup… Est-ce que quand vous êtes arrivés à Montréal ou dans les autres pays où vous vous êtes arrêtés auparavant, vous avez ressenti un peu les mêmes émotions que les personnages de Call shop Istanbul

En fait, j’ai fait les États-Unis. J’en suis parti en 2000 et suis resté deux ans et demi au Québec. J’avais demandé l’asile politique en tant que Kurde mais cela n’a pas été accepté. J’ai donc été renvoyé aux États-Unis et j’y suis resté trois ans et demi. Jusqu’en 2007 où avec Hind, j’ai pu retourner au Québec avec les papiers.

Tu étais originaire de quelle partie du Kurdistan ?

Je suis kurde mais je ne suis pas originaire du Kurdistan. Ma famille en était déjà partie à l’époque de l’empire ottoman. C’est la diaspora kurde ! Donc on se trouvait au milieu de la Turquie, dans la ville de Koniec, la ville de Roumi où il y a les derviches tourneurs, non loin d’Ankara et plus près de Laktouze à trois kilomètres de chez nous. C’est une région très aride : pas de montagnes, pas d’arbres, pas d’eau. Je ne sais pas si c’est une décision politique mais on s’est retrouvés là-bas. Il y a ainsi des centaines de villages kurdes liés à ces villes turques. Mais la tradition et la langue sont toujours là… En vérité, ça n’a pas changé grand-chose. À cause de tout cela, ce sont aussi des villages d’émigrants. Ils sont tous partis en Europe ou en Amérique. Les hommes surtout sont presque tous partis. Ce sont des villages énormes, entre 5000 et plusieurs dizaines de milliers d’habitants mais vides, il n’y reste que disons 1500 personnes.

À ton arrivée à Montréal, tu avais encore de la famille à rappeler au pays et est-ce que toi aussi tu utilisais un call shop ou un lieu équivalent pour téléphoner ?

Oui, absolument. Il y a un effet d’éloignement. On est loin de notre lieu de naissance. Par exemple, Skype c’est maintenant bien mieux que le téléphone mais on vit toujours la même chose que nos personnages qui appellent leur famille ou leurs proches. Nous qui sommes à 6 ou 7000 kilomètres de l’autre côté, d’avoir une connexion instantanée en images, ça nous apporte un peu la famille dans la chambre. Avec soi. C’est ça le personnage dans le film.

Concernant la structure du film, si le Call shop est le cœur du film, après vous avez choisi d’en suivre certains, de vous échapper pour un temps, dans les rues, une chambre. Pour commencer, comment avez-vous approché le lieu et ont-ils accepté facilement de participer ?

Finalement, c’était très difficile et je pense que là on a réussi quelque chose. D’avoir partagé ces appels intimes… Quand tu parles à ta mère, tu n’as pas envie d’être filmé ! Certes, ce sont des lieux où il y a des gens mais trouver un personnage dès le départ n’avait rien d’évident. On le voyait dehors, dans un café, à la rigueur à la sortie du Call shop. « Salut Ibrahim, voilà je m’appelle Sami , je viens du Canada... » Tu parles sa langue, il est content de m’entendre parler français. « Je fais un film sur les étrangers à Istanbul et j’ai besoin de toi ». Je voyais que lui aussi avait besoin de nous, juste pour trouver quelqu’un qui parle français - ce qui ici était rare, se renseigner sur ses droits dans le pays… C’est donc le fruit de l’amitié. L’intimité et la profondeur que l’on perçoit dans le film viennent vraiment avec la patience nécessaire à la création de ce lien amical. Avant de connaître la personne, on s’est d’abord présentés pour qu’il se sente à l’aise. On racontait tout pour qu’il soit bien avec nous. Ensuite, le lendemain ou quelques semaines plus tard, on pourrait sortir la caméra, ce qui était très difficile dans les cabines du call shop. Il fallait la cabine précise de ton personnage. Parce qu’ailleurs, on parle d’autres choses et qui sont sûrement plus intéressantes que ce que tu es entrain de filmer. En documentaire, on sait que quand on filme quelque chose, on en rate neuf autres à droite, à gauche… L’approche était très humaniste, naturelle. Tout ce qui sort de la bouche pourrait être intéressant pour une conversation.

À 90 %, les cas sont en effet basés sur la parole, sur ce qui se dit plus que sur l’image. Mais je pense pourtant à ce plan des trois filles blacks avec leurs tresses blondes…

Oui, on dirait que c’est fictif…

On est d’autant plus sur l’image qu’elles parlent toutes les trois en même temps et qu’on ne peut pas vraiment écouter, ce qui nous rend plus attentifs au visuel. Il y a bien sûr la scène de conflit entre un client et le réceptionniste qui dégénère. Tu as choisi de la filmer à distance, depuis le fond, ce qui donne une image presque floue. Ce qui est beau c’est qu’on vous sent hésiter…

Exactement ! On hésite parce qu’il y a quand même des limites au direct. « Est-ce que je filme cette bagarre ? » Au début, je n’étais pas sûr, puis je me suis dit « Non... »

Tu ne peux pas être partie prenante…

C’est ça et c’est pour ça que j’en ai oublié de faire le point.

Tu avais eu en amont le même contact avec l’un qu’avec l’autre ?

Oui, je les connaissais tous les deux. Donc je me suis dit « enlève ta caméra ! » Après je leur ai dit que j’avais filmé le début et là ils ont râlé : (il prend un ton bourru) « Mais tu aurais du mieux filmer, parce que le connard il m’a fait ça… (rires) Il faut que les gens voient notre situation ! » On l’a donc gardé. Parce que ce call shop, c’est une vie d’homme… En Afrique, on dit toujours qu’on envoie l’homme le plus fort vers l’occident pour qu’il réussisse parce que le faible ne va pas y arriver. Ou alors une femme mais c’est plus dangereux. C’est donc une vie d’homme. Ils sont tous tassés, veulent passer ailleurs, partir dès que l’occasion se présente...

Il y a quelque chose que vous démythifiez… En Europe, il y a actuellement une espèce de fantasme sur le fait que l’Europe aurait passé un deal avec la Turquie pour faire rétention et bloquer les gens à la frontière. On s’imagine donc les conditions déplorables que le gouvernement Erdogan leur réserve. On est plutôt surpris de voir qu’Istanbul reste cette ville ouverte sur le monde, qu’ils ont encore une petite chance de pouvoir y faire leur place et on rentre dans la difficulté réelle petit à petit, qu’il peut y avoir de vivre là-bas, eut égard au niveau de vie général…

En fait, le gouvernement turc ne leur donne absolument aucun droit, surtout pour les noirs africains. Un peu aux syriens parce qu’il y a eu une entente. Cette entente avec les autres pays ne concerne en fait que les arrivants syriens. On les appelle migrants ou passants, mais en vérité ce sont tous des syriens. Il y a la guerre, des armes qui se vendent, donc de l’argent. Rien à voir avec le béninois qui arrive et dont tout le monde se fout. Il y a donc ça en arrière plan. En suite, la Turquie et surtout Istanbul c’est une cité de commerce. Tout le monde essaie de gagner de l’argent. Déjà les vendeurs ambulants sont très nombreux. Les flics se moquent de savoir s’ils sont blancs ou noirs. On sait que ce sont des musulmans d’origine donc on les laisse vendre, mais à certaines heures uniquement. « Avant dix heures du matin ou avant six heures du soir, tu ne t’installes pas là où il y a des vendeurs ». En plus de ça, entre vendeurs locaux et ces étrangers qui arrivent, il y a une concurrence. On ne peut pas vendre n’importe quoi. Si le chapeau est très rentable, on va plutôt leur refiler les montres chinoises. Mais tu ne peux pas par exemple vendre un sandwich ou sinon le vendeur turc va t’égorger. Bref, on leur laisse ce petit boulot de merde. Ceci dit les africains le trouvent intéressant parce que l’argent turc a deux fois plus de valeur que chez eux. Ils croient même que la Turquie est la deuxième puissance du monde ou que c’est l’Europe. Tu prends un train et tu pars…

Je m’aperçois qu’au moment où vous filmez les gens vous ne savez pas ce qu’ils disent…

Absolument. On en revient à la question de la patience. Quelqu’un, par exemple Samiré, a une conversation en béninois, un pays où on parle soixante dialectes. Et puis ils parlent entre eux et nous, nous n’avons pas un traducteur avec nous. On a appris le sens après. On trouve un élève à Istanbul six mois plus tard qui va nous traduire tout ça et là, on comprend de quoi ça parlait ! En fait, sur la moitié du tournage voire moins, on n’était pas sûrs du sens de ces conversations. Donc on a fait très large, humaniste, comme des tranches de vie quotidienne…

Le témoignage le plus fort, c’est sans doute celui qui a crashé le bateau…

Ibrahim était un personnage très fort. Il est sénégalais.

On sent que l’accident l’a complètement détruit…

Exactement ! Nous on était encore avec son histoire de passage vers l’Europe. Il parle quelques fois au passeur et puis il y a la conversation avec sa mère. On ne savait pas de quoi il parlait mais moi je sentais sa gêne parce que ça lui a pris trois semaines pour appeler sa maman. À chaque fois, il faisait exprès d’oublier le numéro, parce qu’il ne voulait pas l’appeler. Il savait qu’il allait se faire engueuler. Moi je voulais qu’il l’appelle et comme ça, qu’il arrête de boire. Pas seulement pour le film mais parce qu’on était entrés dans sa vie. J’étais triste de voir cet homme boire sans arrêt alors qu’il est l’un des plus éduqués que nous ayons rencontré là-bas.

Mais on le comprend ! On ne se remet pas d’un truc comme ça sans accompagnement…

Mais c’est son intelligence qui l’a poussé à boire. Il cherchait une solution. En réalité, c’est lui la vraie victime ! La victime visible… Donc voilà, ce film s’est fait par connaissances et par reconnaissance de ces gens-là. Il fallait leur faire sentir qu’ils étaient des humains comme toi et moi, comme tout le monde. C’est aussi ce que nous transmet le film au final : nous gens de passage, sommes tous pareils. On peut être des touristes, tu peux perdre ton téléphone ou ne pas avoir d’argent, tu vas aller au Call shop, comme l’espagnol ou la japonaise... C’est un lieu pour appeler la famille, les proches ou le passeur si tu veux. N’importe qui… Et on fait tous la même chose !

On pourrait parler des deux très beaux personnages de musiciennes. On avait dit tout à l’heure que cette aventure est plus dure pour les femmes mais ce n’est pourtant pas le cas pour ces deux là, sans doute parce qu’elles sont artistes, qu’elles ont la musique et que c’est leur force...

(me coupant la parole) Surtout à Istanbul !

Ça leur ouvre toutes les portes et leur vaut la sympathie des gens…

Même le flic leur donne du chocolat ! Mais c’est ça, on voit de petites différences entre les personnages. La japonaise dit qu’alors qu’elle a dépassé sa date de visa, ils ne lui ont rien dit et en plus ils lui ont donné du chocolat. C’est bien parce que c’est une japonaise ! Elle ne va pas traîner dans la rue pour emmerder les gens ou pour vendre des montres.

Et dans cette hiérarchisation, l’Afrique c’est toujours la catégorie du dessous...

Bien sûr… L’espagnole elle, est contente parce qu’il y a beaucoup de musique dans la rue à Istanbul. C’est vrai, c’est une ville de sons ! Mais pour nous, il ne s’agissait pas de comparer différentes immigrations, simplement de suivre d’autres humains et alléger un peu la situation. Le sujet des clandestins est toujours très dur.

En effet, on n’arriverait peut-être pas à supporter l’histoire des quatre jeunes irakiens s’il n’y avait pas ces échappées…

Tout à fait. Le truc c’était donc au montage d’arriver à faire sentir chaque personnage à la fin. Je crois qu’on a réussi. Même la japonaise qui vient d’appeler sa mère, elle se met à jouer la chanson et là... tu l’aimes ! C’est comme si tu l’avais vraiment connue. Et tous nos personnages, chacun avec son histoire, sont vraiment aimés.

Est-ce que le gros héritage du cinéma direct au Québec vous a servi sur ce film ?

Absolument. Et à tous les niveaux. Quand je suis arrivé au Québec et d’ailleurs jusqu’au jour d’aujourd’hui, j’avais toujours de la fiction en tête. Ici, comme pour une fiction, il s’agissait de réussir le montage pour obtenir un bon film. Au Québec, la tradition du cinéma direct remonte aux années 50 et 60 et nous nous sommes retrouvés tout naturellement dans cette même direction, parce que notre entourage en parlait tout le temps… Du documentaire certes, mais pour la salle, de véritables œuvres cinématographiques.

Le film est très réussi esthétiquement. Comment fonctionne votre binôme et quel est le rôle de chacun ?

C’est partagé mais c’est toujours moi à la caméra. Hind me fait confiance pour les images. C’est mon œil, enfin plus mon cœur que ma tête. Mais quand je tourne, j’essaie de ne pas trop le prendre au sérieux. Parce qu’en matière de documentaire, on se retrouve toujours à dealer avec les humains, comme on dit en anglais. Soit un reportage va sortir, soit il y aura moins de profondeur. Je crois donc plus à l’amitié mais avec une caméra qui bouge, la caméra à la main sur un monopode. Des choses faciles et pas un boum, un shotgun sur la tête du personnage qui en serait perturbé. Je préfère une petite machine comme ton enregistreur parce que trop de matériel peut vite te limiter. Idem pour les membres de l’équipe.

Hind était plutôt au son ou à la relation humaine ?

Hind, ma compagne, est plus au son. Ce film ci est spécial puisqu’il n’y a pas d’opérateur. C’est une petite machine qu’on installe en dessous et on met le micro sur le téléphone. Parce qu’il faut être rapide. Par exemple, le personnage n’est pas venu, mais vient finalement trois jours plus tard. Et comme les cabines sont petites, c’est très enfermé et on y est obligatoirement assis. On a déjà parlé avec notre personnage quand il entre dans sa cabine. La caméra reste dehors parce que c’est trop petit pour qu’elle y rentre. Ce qui signifie que l’on voit toujours la vitre devant nous. On lance l’enregistrement, on pousse le bouton du son et on lui dit « Parle ! On n’est pas là, dis ce que tu veux ». Mais des fois il tourne la tête et nous demande si c’était bon. « Non ! Ne nous cherche pas ! » Donc il finit sa conversation et là… aucune réaction de notre part. On voulait prendre aussi les dix ou vingt secondes qui suivent la fin de son appel, le voir réfléchir quand il y avait quelque chose de profond. Et ce, même si on le le comprenait pas…

Quand tu as eu la traduction, est-ce que tu as été surpris par la nature de leurs propos par rapport à ce que tu t’étais imaginé ?

Bien sûr ! Par exemple quand Ibrahim parle à sa mère, je ne m’attendais pas à ça. Si tu as bien suivi, elle lui donne une claque, genre « T’es perdu ! ». Bon, on savait plus ou moins quel était le sujet de l’appel. Un autre sénégalais, Ousmane, parlait à sa femme. On sait qu’avec sa femme, plein de choses vont entrer dans la conversation : un enfant malade, l’argent nécessaire à sa scolarité. La vache en train de mourir, peut-être même sa propre mère… Ça peut être n’importe quoi. Ses papiers en Turquie qu’il n’obtient pas ou son départ pour l’Europe le lendemain. Tout ce qu’on sait, c’est que sa femme est la personne dont il est le plus proche. Et si moi je ne suis pas là et que la caméra est à l’extérieur, là il va se lâcher. Il va lui dire le fond de sa pensée. C’est en effet ce qui est arrivé. Après, on n’a pas fait qu’un seul appel avec lui mais peut-être une quinzaine. Tu vas aussi détailler plus un ou deux personnages sur toute la durée du film, simplement pour ne pas les perdre. Au final, il fallait trouver l’harmonie, faire la balance entre tous ces personnages. Tu as un Ibrahim qui arrive et dit au passeur qu’il veut aller en Europe, donc là tu dois suivre son histoire. Vers la fin, chacun doit arriver à quelque chose. C’est une affaire de dosage. Par exemple, pour les trois béninois, on avait trente heures de rushes. Aujourd’hui, il en reste quinze minutes.

Combien de temps a duré le montage ?

Un an, mais en comptant les deux-trois mois de traduction et autant pour la synchronisation parce qu’on a filmé en double système, son et image séparément. Après on en arrive à l’histoire et là, il reste peut-être six mois de travail. J’avais quand même un film en tête. Hind aussi sans doute mais comme c’est moi qui ai fait les images et que ça se passe en Turquie…

J’avais en effet pensé que de la part d’un kurde, ça ne donnait pas la même image d’Istanbul…

Un étranger pourrait tomber très vite dans les vues touristiques. Il y a aussi qu’un cinéaste turc ne prendrait jamais ça comme sujet. Ils ne comprennent pas la langue et se sentent loin de ces africains, de ces arabes, de ces kurdes... Même avec les intellectuels ou les cinéastes, il reste toujours une distance.

C’est vrai que quand on dit à la table ronde « Allez tourner à l’étranger ! », le résultat dépend quand même du temps que l’on y passe, de ce que l’on connaît du pays…

À Istanbul, cette personne étrangère va toujours être attirée par les mosquées. Moi je ne filme pas ça. Pourtant j’ai gardé la prière au milieu. Je ne sais pas pourquoi, sans doute parce que les personnages parlent trop de Dieu. Tout le temps ! C’était aussi pour montrer que l’Islam est plus fort qu’auparavant dans cette Turquie d’aujourd’hui. Et puis pour moi, la prière à Istanbul a une jolie musique. J’adore ça car elle y est très différente des autres pays musulmans…

C’est d’ailleurs un des premiers sons du film que l’on entend…

D’autant qu’à Istanbul, on ne met pas n’importe qui dans la mosquée mais celui qui a la plus belle voix, celui qui chante bien. Ailleurs, pleins d’imams peuvent le faire… Par exemple au Maroc, il n’y a pas de mélodie, c’est juste un appel, le vrai appel. Mais pour les turcs, c’est la mélodie qui compte. J’ai beau ne pas être croyant, cette musique me fait de l’effet lorsque je rentre à Istanbul. Ça fait partie du paysage sur le coup de midi, quand les gens sortent pour aller manger ou pour faire la prière. Nos personnages sont aussi très religieux. Ils pensent que Dieu va tout régler. C’est ça le piège, car il ne règle rien. Si tu les avertis, ils sont déçus. Ils ne te croient pas. « Je ne sais pas quand mais il va tout arranger ».

Quels rapports entretiens-tu avec les autorités ? Est-ce facile avec tes origines kurdes de tourner en Turquie ?

Oui complètement, il n’y a pas de problème. Tout le monde peut tourner. Bien sûr, cela dépend du sujet. Si tu vas de l’autre côté pour voir la guérilla kurde, là ça sera un problème. Mais pas dans le reste du pays. La Turquie est avant tout un pays de cinéma ! Il y est fort, sans parler des séries télévisées où là c’est comme un petit Bollywood. Pour le Call shop, je n’ai pas eu la permission parce que je ne l’ai simplement pas demandée. Il vaut mieux y aller comme ça, pas parce qu’ils ne vont pas te la donner mais parce qu’il y aura trop de questions ou qu’ils vont demander à voir le résultat final. On ne sait jamais, donc il vaut mieux être prudent et ne pas réveiller l’ours ! (rire) Même si la politique a un peu changé, c’est encore un pays libre et il reste cette base artistique et cinématographique. C’est un pays très visuel, on voit beaucoup de caméras et de gens qui filment. Le cinéma direct ou le cinéma documentaire ne sont pas par contre très connus. C’est même si peu développé qu’on le mélange toujours avec le reportage. Mais il y a toutefois le gros festival à Istanbul qui mélange fiction et documentaire. Je viens de faire avec la TRT, la télévision nationale d’état, un festival appelé Les prix du documentaire dont c’était la huitième ou la neuvième année. J’y étais en compétition il y a deux semaines. Je ne sais pas pourquoi ils ont pris un film canadien en national. Certes, je suis d’origine kurde, mais comme beaucoup de monde, j’ai la nationalité turque. Et si tu es gentil, pour eux ça ne fait pas de différence...

Ton prochain film traite aussi de la Turquie ou du Kurdistan ?

Oui, on l’a tourné dans mon village natal. C’est sur ces femmes qui sont restées au village. Les hommes eux en sont partis. Mais ce n’est pas juste sur l’émigration, il y a plein de choses qui entrent en jeu comme le mariage traditionnel qui est encore un gros problème là-bas. C’est un peu pour cela que les hommes en sont partis et qu’ils n’y retournent pas ou seulement tous les deux, trois, quatre ou dix ans. Quand ils rentrent, ce qui est drôle c’est qu’ils sont toujours le chef de la famille. L’homme est respecté, on le nourrit, on le lave, il se sent bien, puis il repart. À Paris, à Francfort, il fait sa vie là-bas. Souvent il y a une autre femme ou des enfants. Bref il est occidentalisé mais son village lui manque. Ce n’est tant pas que la famille lui manque - il lui envoie de l’argent – mais c’est une raison financière qui l’a poussé à partir. Cette raison est toujours valable. Moi j’ai une grande famille, il ne reste que cinq maisons. Dans chaque maison, on trouve une femme avec deux ou trois enfants. Quand le père revient d’Europe, il fait un enfant et repart. (rire) Je pensais que c’était une attente des femmes mais non. Elles me parlent beaucoup… même si pour ma part, je suis cameraman et cinéaste, car je suis avant tout l’homme de retour. Je suis dans le film comme un personnage invisible. Mais ma parole, elle, est bien audible.

Au moment où le Québec impose la parité, vous êtes un vrai couple de cinéma…

(rire) Exactement, d’ailleurs les québécois aiment beaucoup ça. Un ami m’a fait remarquer que nous avions beaucoup plus de chance que les autres de par cette égalité ( même si ça reste une affaire de complicité !). En tout cas le Québec est un bon pays pour financer mon cinéma. On se bat quand même mais au moins on a réussi quelque chose. Ça va venir, ça va venir (rire)

Entretien réalisé par Pierre Audebert en Mai 2017. Merci à Guilhem Brouillet.