Publié le
15 janvier 2021
Analyse, critique ou billet de blog de l'auteur

« Quand on me demande : pourquoi y’a de la magie dans tes films? Je dis : c’est ‘pas pour trouver de la magie, c’est que la magie vient avec une exploration viscérale de la réalité. »

- André Forcier [1]

Les films d’André Forcier, tous élaborés autour d’une réalité glissante où surgissent ces moments de pur délire jubilatoire, ne peuvent pas faire plus beau pied de nez à l’ordre établi. Avec ses personnages déjantés et des arcs narratifs souvent confus parce qu’obéissant aux lois d’univers imprévisibles et morcelés, les films de Forcier échappent définitivement au discours du cinéma narratif classique auquel le spectateur moyen est d’ordinaire habitué. Mais plus encore, c’est au réel même qu’ils se dérobent.

Forcier ne cherche pas à ancrer ses histoires dans le réel, mais dans la vie. Le réel prend, pour lui, la consistance du matériau brut, et non d’une fin en soi. C’est tout naturellement que l’on va associer son œuvre au courant réaliste magique. Courant dont il reconnaît – et revendique – lui-même son appartenance :

Quand on me dit que mes films prennent trop de liberté sur la réalité, je trouve que c’est vraiment de la chnoute. J’crois pas à la réalité. Je crois au réalisme magique, mais pas à la réalité. Y’a une petite nuance, est-ce que tu la comprends?[2]

Il me semble y avoir quelque chose d’intuitif à ce concept de réalisme magique. Il sied bien à l’œuvre de Forcier dans sa consonance seule. Plusieurs l’auront utilisé à loisir pour la décrire, d’ailleurs, alors que quelques-uns auront réfuté le rapprochement[3]. Peu auront approfondi son concept et ses ramifications concrètes dans le cinéma de Forcier, néanmoins. Je m’attarderai donc sur cette notion ici : proposerai, d’abord, un survol à la fois historique et théorique du réalisme magique et examinerai son potentiel en tant qu’outil théorique de réflexion critique afin de mieux le situer et le comprendre par rapport à l’œuvre cinématographique d’André Forcier.

 

Une définition difficile ?

Le réalisme magique est d’abord un concept emprunté aux littératures postcoloniales latino-américaines et a été notamment associé à Gabriel García Márquez, Juan Rulfo et Julio Cortázar[4]. À partir des années 1960, il a été théorisé et étudié comme une esthétique littéraire – souvent qualifiée difficilement saisissable – et/ou une attitude postcoloniale en réaction à l’autorité coloniale et ses tendances assimilatrices[5].

Les études plus actuelles tendent néanmoins à le décloisonner du phénomène littéraire latino-américain – qui en a toutefois produit le corpus d’œuvres littéraires le plus conséquent – et à l’étendre, au-delà de la littérature, à tous les médiums artistiques producteurs de récits (cinéma, théâtre, télévision, etc.). En effet, dans sa définition la plus générale et la moins contestée, le réalisme magique est un mode narratif de la fiction qui consiste à unifier deux pôles de référence habituellement antinomiques[6]. Autrement dit, le terme peut être compris comme un oxymore. Il suggère une rencontre entre deux modèles de représentation qui devraient normalement s’opposer de manière systématique : d’une part, la représentation fonctionnant sous la logique et les codes du réalisme – le monde tel qu’il est perçu par les sens communs et pris en charge par la raison – et, d’autre part, les manifestations du « magique » ou de l’imaginaire – le monde dont la logique interne est régie par ce qui s’écarte de la rationalité cartésienne et que l’on peut voir comme l’expression du fantasme, de l’insolite, du mysticisme, voire de tout ce qui concerne cet impondérable qu’est la vie. La fiction sur le mode du réalisme magique se situe ainsi dans un « ineffable entre-deux »[7], dans « l’expérience la plus simple, la plus communément éprouvée et la plus tue [...] : décalage soudain où la vie entière se met à branler »[8].

Dans n’importe quelle œuvre y’a un décalage. Juste le geste de tourner est décalant. […] J’ai toujours pensé qu’il devait y avoir un certain décalage. J’ai peut-être exagéré de l’autre bord, je sais pas. Je pense que le rôle du cinéma, c’est de concentrer la vie. Parce que la vie est plate en soi.[9]

Pourtant, c’est sans conflit, « sans bris de continuité [que] l’univers subjectif intérieur et l’univers objectif extérieur sont suspendus dans un même environnement hybride, mi- imaginé, mi-visible ». En d’autres termes, le « réel » et le « magique » cohabitent et se confondent au sein d’un même récit sans s’opposer… un peu comme un fondu enchaîné de deux réalités, pour reprendre le vocabulaire du cinéma.

 

Des histoires inventées : une solution identitaire?

Ainsi compris et replacé dans son contexte théorico-historique, le réalisme magique m’apparaît occuper une place cruciale dans le cinéma de Forcier. Déjà, il répond à cette réalité postcoloniale par rapport à laquelle a été et est toujours assujetti le cinéma québécois et épouse la solution – et non seulement la recherche – identitaire que le cinéma de Forcier semble proposer. Kumkum Sangari, professeure à l’Université du Wisconsin-Milwaukee et spécialiste de la question coloniale, soutient effectivement que :

Magical realism answers an emergent society’s need for renewed self-description, and radical assessment, displaces the established categories through which the West had construed other cultures either in its own image or as alterity, questions the western capitalist myth of modernization and progress, and asserts without nostalgia an indigenous preindustrial realm of possibility.[10]

[traduction libre] Le réalisme magique répond au besoin d'une société émergente de renouveler le discours qu’elle porte sur elle-même et de l’affirmer radicalement en destituant les catégories construites par [le discours colonisateur] l’Occident à travers lesquelles il lui aura été possible d’interpréter d’autres cultures – soit à sa propre image soit comme figures d’altérité. Il remet en question le mythe capitaliste occidental de la modernisation et du progrès, et affirme sans nostalgie un monde autochtone préindustriel de possibilité.

C’est précisément sur le mode du réalisme magique que Forcier permet au peuple québécois d’avoir un regard sur lui-même, d’accéder à un discours sur lui et par lui indépendamment de toutes les autres structures dominantes – économiques, culturelles, sociales ou, plus précisément, cinématographiques – desquelles il peut lui être plus ou moins ardu de s’extraire : elles ont si longtemps dominé et altéré le discours identitaire québécois en tentant de lui substituer le leur. Toutefois, il ne s’agit pas, chez Forcier, d’encenser une vérité historique ou géographique du Québec – comme le firent à peu près tous les autres cinéastes de sa génération – mais de concrétiser et de participer à l’élaboration d’un espace symbolique où pourrait se déployer la voix de tout un peuple. Un espace de rêve qui permettrait à l’identité québécoise de s’enraciner quelque part, à défaut d’un territoire, d’un espace réel, qui serait pleinement le sien. Il ne cherche pas son histoire, il l’écrit, en puisant dans le présent.

Au moyen de récits, d’« histoires inventées », Forcier fait cohabiter et réconcilie les pôles antinomiques de l’identité québécoise au moyen des personnages qu’il met en œuvre. Toujours rêveurs et décalés par rapport à la brutalité du réel, ces derniers aspirent à l’espace du rêve, seul « territoire » viable pour eux. Cet espace, plus vrai encore que la dureté du réel qui les entoure, ouvre sur l’inimaginable au-delà duquel ils portent leur regard, et sur l’impossible auquel ils veulent croire, espérant trouver leur place en ce monde. Et c’est grâce à l’amitié (L’Immaculée conception, Au Clair de la Lune) et à la communauté (Bar Salon, Coteau Rouge, Les fleurs oubliées) – source véritable d’imaginaire dans le cinéma de Forcier – qu’ils pourront se réconcilier avec le monde : « Le rêve, qui prend son envolée grâce au secours de l’amitié, de la fraternité, est plus fort que tout : il donne un sens au monde et aux actions quotidiennes de ceux qu’il réunit », écrit Marie-Claude Loiselle dans son essai La communauté indomptable d’André Forcier publié chez les Éditions Les Herbes Rouge. La dynamique intérieure de ces personnages répond à ce décalage entre le réel et l’imaginaire : ils portent en eux le poids d’une société où la réalité est une prison dont on cherche à s’échapper par des trouées invisibles que chacun s’invente comme il le peut. Une société exsangue dans laquelle la langue, ce « parler » québécois dénigré, est autant un obstacle qu’un espace d’évasion sans frontières.

Cinéma de l’oralité, le cinéma de Forcier est également celui du conte et de la fable – ce qui est plus vrai pour certains films, et moins vrai pour d’autres, néanmoins. De cette façon, il fabrique un peu la genèse d’une culture québécoise. C’est un phénomène bien connu, toutes les cultures semblent s’être un jour forgées dans un discours oral où le réel et l’imaginaire étaient encore indifférenciés. Un discours où l’imaginaire n’était qu’un des paramètres de la réalité. Sa concentration.


 

[1] [00 : 05 :44] Jean-Marc E. Roy. (2019). Des histoires inventées, Op. cit.

[2] Propos d’André Forcier. [00:05:12] Jean-Marc E. Roy. (2019). Des histoires inventées, Op. cit.

[3] « S’il est vrai que Forcier plonge ses pieds dans deux mares différentes, l’une d’eau réaliste, l’autre d’eau fantastique, il serait réducteur de dépeindre sa cinématographie en usant de ces expressions. L’idée de « réalisme magique » suggère que des éléments surnaturels interviennent au sein d’un cadre réel. Or, du réalisme magique, il y en a bel et bien chez Forcier; mais son insistance sur l’aspect social se trouve malheureusement recouverte par cette expression. Qu’en est-il alors des mots « fantastique social » ? Ils sont à peine plus adéquats. Substituant à l’idée de réel celle plus étroite de société, ils précisent de quelle espèce de réalité s’occupe Forcier au premier chef, mais ils ont l’inconvénient de trop restreindre les intérêts du cinéaste. » Pierre-Alexandre Fradet, « Coteau Rouge, Un réalisme sociothéâtral », dans Séquences, Numéro 275, Novembre-Décembre 2011, p. 54

[4] Eva Lukavská « ¿Lo real mágico o el realismo maravilloso? », Études Romanes de Brno, 12, 1991, pp. 67-77, [en ligne] https://docplayer.es/12021822-Lo-real-magico-o-el-realismo-maravilloso.html

[5] Stephen Slemon, « Magic Realism as Postcolonial Discourse » dans Magical Realism: Theory, History, Community, Duke University Press, Janvier 1995, [en ligne] https://doi.org/10.1215 /9780822397212-021

[6] Ibid.

[7] Wendy B. Faris, Ordinary enchantments. Magical Realism and the Remystification of Narrative, Nashville, Vanderbilt University Press, 2004, p. 45.

[8] Jean-Christophe Bailly, La légende dispersée : anthologie du romantisme allemand, Paris, Christian Bourgeois éditeur (coll. Titres), 2014 [1976], p. 7

[9] Propos d’André Forcier. [00:08:30] Jean-Marc E. Roy. (2019). Des histoires inventées, Op. cit.

[10] Kumkum Sangari, « The Politics of the Possible » dans Cultural Critique, vol. 7, Autumn 1987, p. 162.

Crédits images

André Forcier, Les Films du Paria

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