Publié le
25 janvier 2021
Analyse, critique ou billet de blog de l'auteur

Découvert il y a peu avec l'édition en France de son premier long en dvd (éditions Montparnasse), Éric Morin est un gars en or. En deux films aux tons et colorations différentes, il fait souffler un vent nouveau sur le réalisme social à la québécoise. Un air tantôt pop, tantôt rock, plus lancinant à l'arrière goût métallique, mais toujours reste la belle écriture musicale. Ses films respirent aussi l'amitié et l'engagement, des films de bandes avec des bands abitibiens et d'ailleurs. Car l'homme et ses récits sont ancrés solidement dans un terroir local, même miné par une industrialisation dont les vents toxiques ont vu fleurir l'urgence culturelle de transformer ce cadre de vie. Attention, point de régionalisme ici bas, car sa base urbaine et montréalaise est toute aussi solide. Et puis, il a la langue bien belle, avec juste ce petit poil d'acidité que vous retrouverez ici dans son franc-parler. De quoi apprécier une recherche formelle remontée des profondeurs pour mieux s'en évader et comprendre pourquoi elle résonne jusqu'à nous si universelle...

Creusez donc ces films rares et précieux et revenez ensuite lire cette entrevue qui explore dans le détail ce qui innerve ses récits !

 

Tu fais partie de ces cinéastes musiciens chez qui l’on sent que la musique est au centre du langage, que ce soit mélodique (le ton) ou rythmique (la structure). Est-ce qu’elle te vient dès l’écriture ?

Absolument ! Particulièrement dans le cas du film Nous sommes Gold (2019). J’ai travaillé avec Philippe B qui est un ami de lycée, ça fait plus de 25 ans qu’on se connaît. On a joué dans un groupe ensemble… Je viens du milieu de la musique, rock surtout et des groupes de la scène montréalaise. Donc avec Philippe on a eu notre groupe pendant une dizaine d’années avant de faire nos trucs chacun de notre côté. Mais en entamant l’écriture de Nous sommes Gold, dès ma première version du scénario qui était très préliminaire, j’ai tout de suite contacté Philippe pour qu’il puisse commencer à composer la trame sonore simultanément, autant au niveau des textes que de la musique, parce qu’on avait des référents. C’était un peu comme de créer un nouveau groupe ! Là, on rendait plus hommage à nos goûts des années 70-80 un peu hard punk. On peut parler de Joy Division, des début de New Order, les balbutiements de Cure… Philippe B et moi sommes issus d’une petite ville minière du Nord du Québec, Rouyn-Noranda. J’ai assez vite réalisé que tous ces groupes qui étaient nos principales inspirations, moins pour l’esthétique que pour l’attitude, venaient eux-aussi de petites villes anglaises mono-industrielles et un peu sombres. J’ai compris alors pourquoi j’étais touché par cette musique là. Avec B, j’ai décidé qu’on allait se faire un groupe appelé Gold, un band fictif qui ne jouera peut-être jamais ensemble. Dès les premières versions que je lui ai envoyées, il a fait écho à ce scénario à travers les chansons et moi je pointais ensuite un morceau. Le personnage de Christophe vit justement ça, donc c’est comme si en parallèle, les chansons parlaient aussi du film, de sa relation avec Marianne mais toujours de façon poétique. Cette fois ci, j’avais choisi des chansons en anglais, contrairement à l’époque où notre groupe chantait en français, histoire de rajouter une couche un peu moins évidente à l’ensemble et parce que l’inspiration est anglo-saxonne. Pour moi, Nous sommes Gold représente cet amour indéniable de la musique alternative de ces années là, du rock et du plaisir d’avoir un groupe, tandis que Chasse au Godard d’Abbittibbi (2013), c’était plus mon étincelle créative, mon amour du cinéma français et de la Nouvelle Vague, du cinéma de Truffaut autant que de Godard.

Emmanuel Schwartz dans Nous sommes Gold

Tu tournes régulièrement des clips. Ça t’est nécessaire pour tester des choses au plan visuel, pour garder un lien avec la scène musicale montréalaise et d’ailleurs ?

Je dirais… Oui. Dans les clips que j’ai eu la chance de faire, je ne les ai pas traités comme des clips seulement visuels. Souvent, ce sont plutôt des essais cinématographiques plus classiques. Avant Chasse au Godard d’Abbittibbi, j’avais fait un clip pour les Breastfeeders (Mes lunettes noires, 2011), où j’ai justement castés mes deux comédiens pressentis pour le long-métrage. Là c’était carrément un pastiche d’À bout de souffle et d’Une femme est une femme avec les essais de Sophie Desmarais et Alexandre Castonguay qui se sont donc avérés être les comédiens de Chasse au Godard. Ce qui m’intéresse aussi, c’est la captation musicale. En ayant abandonné le fait de vouloir jouer live et de mettre mon temps sur la musique, je ne voulais pas abandonner pour autant cette connexion. C’est toujours inspirant de travailler avec des musiciens et j’aime bien les shooter live...

Ça se sent ! (il se lève pour refermer la porte ouverte il y a peu pour laisser sortir le chat) Dans tes film, tu aimes faire chanter les comédiens. Tu choisis des acteurs-actrices qui sont déjà des musiciens ou c’est plutôt une première expérience pour eux ?

Dans le cas de Sophie Desmarais ou de Monia Chokri, c’est plutôt la comédienne qui fait une incursion dans la chanson, le côté Anna Karina, à la limite, Brigitte Bardot et bien d’autres encore. Tandis que dans le cas du personnage principal de Nous sommes Gold, joué par Emmanuel Schwartz, le casting est venu du fait que c’était un excellent guitariste et fils d’un musicien de jazz et surtout un excellent comédien. Il combinait vraiment les deux. Avant le film, j’ai réalisé un court métrage Gold ep, - ep comme pour un mini-album - qui n’est sorti nulle part et pour lequel j’avais casté des musiciens de la scène musicale montréalaise, bien plus musiciens que comédiens. Je me suis vite ravisé pour m’asseoir sur des bases de jeu plus solides. En castant Monia Chokri, j’ai plutôt fait le pari de la rendre crédible en bassiste plutôt que de faire le contraire. Elle a fait un bon travail. C’était toujours une préoccupation pour moi, un peu comme la petite voix du jugement de mes pairs, tous ces gens du rock qui viendraient me dire « Ton film c’est de la merde ».

Martin Dubreuil vient par contre de la musique me semble-t-il ?

Martin, qui est un excellent comédien, versatile, incroyable, je l’ai connu par la scène musicale à Montréal. On avait tous les deux des groupes qui jouaient dans un petit bar mythique de la rue St Denis, L’escogriffe, qui existe encore aujourd’hui. Il fait aussi partie du groupe les Breastfeeders, il en est même l’essence avec Luc Brien et les autres, à la base en tant qu’auteur et sur scène comme tambouriniste (rire) dont il joue de façon spectaculaire et pour lequel il s’est créé le personnage de Johnny Maldoror, bête de scène indissociable des Breastfeeders. Et Sexy comme une machine à sexe, c’est une chanson qu’il avait déjà écrite, donc quand est à arrivé le moment de trouver Paul pour Chasse au Godard, il était vraiment parfait pour le rôle.

Martin Dubreuil cadreur dans Chasse au Godard d'Abbittibbi

(S’ensuit une longue discussion autour du cv d’homonymes entre Montréal et Tahiti) De ton côté, tu n’avais pas participé à des tournages durant tes études ?

Durant mes études à l’université Concordia, j’ai eu quelques expériences de plateaux de gros films américains en tant que runner ou sur des petits postes d’assistant et ça m’a vraiment déplu. Donc a ce moment là j’ai fait le choix conscient ou inconscient de faire plus de musique. Alors j’étais à la fois dans le rock et aussi serveur dans des restaurants et toujours avec ce rêve de faire ce premier film, le fameux Chasse au Godard d’Abbittibbi puisque l’idée m’était venue dès 1995 à l’université. Donc 18 ou 19 ans plus tard, cette idée a fini par aboutir. Avec le recul, je suis assez content de cette expérience, emplie de rencontres humaines plus que d’apports techniques. Au cinéma, pour devenir réalisateur, la porte n’est pas toujours grande ouverte à tout le monde. Or c’était quand même mon but. C’est la voie que j’ai choisie et j’en suis très content. Il y a aussi beaucoup de rencontres de comédiens qui se sont faites à cette époque là car au café où je travaillais, le Barbare, près de l’École Nationale de Théâtre ou d’autres lieux de culture et de théâtre québécois, j’ai rencontré des auteurs et des comédiens, ce qui m’a beaucoup nourri au cours de grandes discussions philosophiques alcoolisées de fin de soirée. (rire)

On retrouve dans Opasatica (2010) et tes deux longs une constante abitibienne. Si tu dois motiver des touristes étrangers à venir, que leur dis-tu ? C’est quoi pour toi l’Abitibi ?

L’Abitibi est un lieu éloigné. Et cet éloignement devient à la fois sa qualité et son défaut, son côté austère… C’est quand même à huit heures de route de Montréal et c’est aussi un paysage assez rude d’épinettes, pas nécessairement vallonné. Ses industries, c’est la foresterie et l’industrie minière, avec des petites villes comme Rouyn-Noranda, directement née de l’industrie minière. Sans mine, pas de ville ! Mais ce que j’aime, c’est que cet éloignement crée d’abord un microcosme assez unique. Au contraire d’autres villes éloignées du Québec, l’Abitibi tient à garder son lien avec la métropole de Montréal. Ce n’est pas une ville qui soit moralement autosuffisante. C’est donc devenu par la suite une ville universitaire quand le réseau des universités du Québec a souhaité développer les régions, notamment parce que beaucoup de jeunes de ma génération ont quitté l’Abitibi après la vingtaine pour aller étudier dans les grands centres et en particulier à Montréal. La moitié de mes amis sont devenus professeurs et sont retournés enseigner en région. C’est donc une ville qui s’est affirmée culturellement en vingt ans et de façon singulière, pour une ville du Nord et aussi éloignée. Je pense que l’étincelle a été le Festival International de Cinéma en Abitibi-Témiscamingue depuis les années 80 et qui a nourri les gens comme moi et d’autres réalisateurs de la région. Il a aussi entretenu l’idée qu’on peut aussi faire des films ici et que ça peut être notre force d’y recevoir des gens. Par la suite, on a eu le Festival des Guitares du Monde, le Festival des Musiques Émergentes, qui sont devenus de très bons festivals de calibre international. On peut sans doute faire des parallèles avec Florac. C’est une ville qui est intéressante par son unicité. Sinon, si tu aimes vraiment la nature sauvage, tu vas être servi. La moto-neige, la chasse… mais surtout l’aspect culturel. C’est tellement cool quand dans la petite ville au complet, tout le monde vibre au rythme du festival.

Ariane Lacombe dans Opasatica

En voyant tes films, je dirais que l’éloignement de cette région définit comme un rapport au monde. L’arrivée d’un étranger peut y être bouleversante dans Opasatica ou Chasse au Godard, tout comme le retour de Monia Chokri dans Nous sommes gold. Mais aussi une esthétique. Des couleurs vives renforcées par la blancheur de la neige. Un rapport évident à l’espace dans la manière de cadrer qui découle clairement du paysage...

En effet, c’est beaucoup le cas dans Opasatica et Chasse au Godard. Il y a aussi ça dans Nous sommes Gold, même si j’ai essayé d’aller vers d’autres teintes. Mais sinon, la touche couleur vient directement de ce technicolor des années 60 dans le cinéma français, en particulier de La chinoise de Jean-Luc Godard, de Simpathy for the devil ou même de Week-end, sans oublier le bleu et le rouge des autos et le bleu du visage de Belmondo dans Pierrot le fou. En plus chez Godard, il y a souvent ces appartements blancs avec Anna Karina et ça pour moi, c’était comme la toile de fond blanche de mon Abitibi natale. Et ça peut paraître idiot mais la couleur des camions de déneigement, les machines jaunes faisaient comme des grosses tâches de couleur. Quand j’étais jeune, je m’emmerdais dans ma petite ville, c’était plate. Je n’avais pas d’autre choix que d’imaginer les choses un petit peu plus grandes que ce qu’elles étaient, c’était aussi une façon de glamouriser ça. Et puis je suis tombé sur un court paragraphe dans un bouquin d’Histoire du Cinéma racontant que Jean-Luc Godard était vraiment venu physiquement à Rouyn-Noranda en décembre 1968, pour moi ça a été l’étincelle. Quand tu fais du cinéma, il faut qu’il y ait quelque chose qui te passionne profondément parce que faire un film demande des années de travail. Ça combinait aussi ce que j’avais à dire sur ma région, ce que je connais déjà, avec l’ambition d’être inspiré par ce que je ne connais pas, ce que je voudrais accomplir ou voudrais être. Au niveau de la création du film, Chasse au Godard c’est totalement ça, jusque dans les personnages : Michel représente le gars de l’Abitibi qui veut s’enraciner. Marie, jouée par Sophie Desmarais, me ressemble beaucoup plus. La fille d’un petit patelin qui a l’ambition de voir plus loin. Il y a chez moi cette dichotomie là entre l’amour d’une petite région et le reste du monde.

Pour rester encore dans cet ancrage territorial, j’ai l’impression que tu es l’un des cinéastes québécois qui entretient le rapport le moins dépressif à l’hiver ou plutôt dans ton cas, on peut même parler d’un rapport amoureux. Et pas seulement à cause de scènes d’amour dans la neige, mais du plaisir en général à la filmer, l’arpenter...

Oui. J’essaie au départ de faire un cinéma qui ne soit pas trop lourd, divertissant mais dans mes cordes, du plaisir et un peu d’humour mélangé à tout ça. On reproche parfois au cinéma d’auteur québécois – mais en fait ce n’est pas vrai, ça change chaque année et c’est quand même beaucoup plus vaste dans le cinéma indépendant ! - d’avoir des thématiques un peu lourdes… Il y avait justement ce journaliste de Montréal, Marc Cassivi, qui faisait l’analyse de la dernière année où Nous sommes Gold est sorti… Il écrivait : personnages dépressifs, milieu austère… Toutes sortes de trucs à cocher dans un débat de rentabilité pour un film québécois indépendant. C’est drôle parce que je répondais à tous les critères du film dépressif…

Le fameux « réalisme suicidaire » ?

C’est ça. Certes, il ya tout ça, mais j’essaie toujours de rendre mes films ludiques en jouant avec le montage, la musique, l’émotion. C’est un médium qui me demande de travailler avec toutes les sources de divertissement à ma disposition. Certains trouveront ça quand même ennuyeux mais ça leur appartient… Donc l’hiver, je voulais le traiter comme ça, dans le ludisme et dans la joie. J’ai habité 20 ans à Montréal et quand je suis retourné faire un break de 5 ou 6 ans à Rouyn-Noranda, je me suis dit qu’ici l’hiver était vraiment présent et ça je l’avais presque oublié. Je n’ai pas d’autre choix que de m’y attaquer et d’en profiter. J’avais un sauna… Oui, l’hiver peut même être un jeu !

Chasse au Godard D'Abbittibbi

Lorsque tu découvres cette photo de Godard en Abitibi, que représentaient ses films pour toi ?

Une espèce de liberté dans la forme, un mélange d’agacement et de bonheur, un plaisir secret, même si je suis loin d’être le seul à le partager. Un humour… Ça a complètement chamboulé ma vision. Pourtant si je devais recommander des films de Truffaut ou de Godard, je dirais « Regarde plutôt un Truffaut, tu vas prendre plus de plaisir ». Je ne sais pas pour quoi je dis ça... Bien sûr, je suis tombé amoureux d’Anna Karina comme la moitié des étudiants de la planète. Le cliché ! Mais pour moi, c’est un ton, surtout dans Pierrot le fou, Une femme est une femme… L’idée d’esthétiser le cadrage. Quand je suis entré au CEGEP, c’était autant pour les arts plastiques que visuels, la musique… J’ai pensé que le cinéma pouvait combiner tout ça. Chez Godard, ça vient même avant le récit. Cette écriture visuelle m’a retourné dès les premières images...

On retrouve en effet une dimension plastique dans ton cinéma. Tu as choisi un biais bien particulier pour représenter notre icône pop mondiale, ce qui est bien agréable pour nous autres français ! Parole immatérielle du théoricien ludique ou aventurier en fuite, puisque finalement cette visite éclair ne dure que 48 heures et que Godard et ses collaborateurs se sont enfuis sans prévenir. Il y a aussi le côté surréaliste de ce « coup de force » révolutionnaire sur un média très local. Quand as-tu décidé de le représenter de cette manière un peu cartoonesque ?

Dès mon premier essai à la fac, j’avais tourné un court en 16mm, très « cartoon ». Cet aspect est donc arrivé avant l’histoire proprement dite. La première version qui n’a jamais été filmée se composait de 10-15 saynètes de type cartoon de Godard débarquant en Abitibi. 20 ans plus tard, j’ai réussi à sortir de cette simple anecdote. Je me suis dit que j’allais parler de mes racines, du fait de partir ou rester… Mais l’icône Godard restait pertinente en tant qu’étincelle métaphorique pour le personnage de Marie. Il y a donc ce dédoublement, avec le vrai personnage en chair et en os et d’un côté Paul, inspiré par un vieux rocker québécois Pierre Harel, dont je ne parlerai pas trop car il n’a pas aimé être représenté de cette façon. Godard reste ce réalisateur inspirant et je voulais le traiter comme un mythe et ne pas me l’approprier dans une réalité qu’elle quelle soit. (réfléchissant) Mais ce n’est pas un film qui a beaucoup voyagé en France et au Québec, ça n’a pas du tout la même résonance, sauf dans les cercles d’étudiants, de profs et de cinéphiles. En fait, je n’ai jamais eu de discussions avec des français sur le film.

Pour moi, c’est plus réussi que ce qu’a tenté Hazanavicius avec Le redoutable et l’interprétation de Louis Garrel. Je ne sais pas si tu l’as vu ?

Oui, c’est sorti quelques années plus tard. Pour eux aussi, c’est un peu une représentation cartoonesque. L’approche est à la fois différente et pas si éloignée. Ce n’est pas le biopic cardinal, mais tout un personnage.

Avec le fantasme de la belle sauvage, on retrouve un lien avec Opasatica, celui de la barrière de la langue, ou avec le nom amérindien du lieu mais plus encore avec le rapt de Godard qui rappelle cette tradition de mixité quand les coureurs des bois enlevaient les belles autochtones… Un fait historique que Jean-Pierre Lefebvre avait par exemple épinglé, démythifié dans Les maudits sauvages…

Je pense que si j’avais fait le film pendant ces trois dernières années, mon approche aurait été complètement différente parce qu’au Québec, on a compris des choses depuis les cinq dernières années, culturellement, par rapport aux liens avec les autochtones, au niveau du tourisme... En Abitibi, on est sur un territoire indien mais on l’a toujours ignoré. Nous avons toujours vécu en parallèle. Pour son documentaire Le peuple invisible, Desjardins a trouvé le meilleur des titres, parce que pour nous, ils n’existaient pas ! Donc là c’est le mythe de l’amérindienne mais avec ma vision d’homme blanc. Parallèlement à mon amour de la Nouvelle Vague, je découvrais aussi Pierre Perrault, Jean-Pierre Lefebvre et tout le cinéma québécois des années 60, jusqu’à Gilles Carle…

Chasse au Godard d'Abbittibbi

Il y a un peu quelque chose des Mâles

Il y a quelque chose de Gilles Carle. Encore une fois, un cinéaste que j’adore. Ce ne sont pas toujours de très bons films, mais j’ai du plaisir à les voir, entre autre pour leur plasticité. J’ai vu Sophie Desmarais dans un court clip à la télévision québécoise avant qu’elle soit connue et dès lors, ça a toujours été mon personnage de Marie, parce qu’elle a quelque chose de cette simplicité de la jeune fille québécoise dans le film de Mankiewicz, Les bons débarras. Mais elle pouvait aussi avoir un côté mystique et une beauté à la Anna Karina. Elle pouvait jouer les deux. Son personnage est quelqu’un qui ne peut pas se défaire de ses racines mais voudrait en même temps être un autre. Sophie l’a interprété à merveille.

Je parlais de surréalisme. Il y a aussi un côté conte à la Forcier auquel fait penser la voix du narrateur extérieur, apparemment inspiré par un tout autre type de personnage…

C’est un film un peu complexe. D’ailleurs, je l’appelle « mon gros film étudiant », dans le sens où j’ai voulu mettre beaucoup de choses là-dedans. Des fois, ça se transforme en fausse publicité… On trouve un côté documentaire, puis faux-documentaire… Et j’ai fait le pari d’utiliser un narrateur comme structure. Quand je faisais des recherches sur Chasse au Godard d’Abbittibbi en même temps que Julie Perron qui faisait son film (De juin à septembre), - on a fini par faire deux films très différents -, un personnage très important de l’histoire de la présence de Godard en Abitibi sur ces deux jours s’est imposé. C’est le rédacteur en chef - et presque dictateur médiatique !- Jean-Pierre Bonneville, qui écrivait pour le journal local. C’était un homme passionné de culture française, de gastronomie, mais très à droite. Donc quand Godard a débarqué, ça l’a beaucoup plus touché que les mineurs et que les travailleurs qui ne savaient pas qui était ce mec. Bonneville a écrit un texte où il a presque peur parce que lui comprend les enjeux d’une gauche extrémiste médiatique prônée par Godard. Il raconte donc toute l’histoire de ces quelques jours avec une poésie d’une autre époque, un mélange de curés québécois et de cette personne passionnée par la culture française classique. C’est si bien écrit... et il vomit sur Godard ! (rire) Il y a des trucs fabuleux dans sa manière de le tourner. Donc c’est un peu comme si c’était lui qui nous le racontait. C’est peut-être plus compliqué à saisir pourquoi c’est lui. Il y a un double niveau, que tu prends comme tu veux, mais j’ai tenu à tout mettre. Un peu comme si c’était le seul film que je ne ferais jamais !

Toutes ces années passées à la télévision te prédisposaient à la critique des médias contenue dans les reportages du trio, cette volonté d’être un outil culturel plus qu’un simple produit dans le mass média. Ça te tenait à cœur ou t’es-tu seulement inspiré des vrais ciné-tracts tournés à l’époque et que tu as reconstitués ?

Ça a sûrement contaminé le projet indirectement. Le film fait suite à 6 ou 7 ans de télévision avec un magazine culturel qui s’appelait Mange ta ville, pour le quel le réseau ArtTV nous avait donné carte blanche pour couvrir la culture musicale et underground montréalaise. Au départ, ça avait commencé comme comme un segment québécois de Trax, le magazine d’Arte, mais le partenariat ne s’est pas fait et c’est devenu un magazine québécois autonome avec son animatrice, Catherine Pogonat et moi. On avait une liberté totale. On a gagné plusieurs prix et ça a été un succès critique car ça représentait peut-être un tournant, avec une certaine façon de tourner dans cette mouvance là. Pour moi, la liberté accordée était plus audacieuse que la création. Parce qu’on savait possibles des délires comme mettre un groupe de musique sur le toit. Aujourd’hui, tout le monde fait ça sans arrêt, en mieux !

Sophie Desmarais dans Chasse au Godard d'Abbittibbi

Je regardais le passage de Xavier Dolan après l’aventure cannoise de J’ai tué ma mère. Ça paraît si loin…

Oui, il y baisse son pantalon et montre ces citations tatouées sur les cuisses. Là, il est très godardien Dolan ! (rires) Donc, je sortais de ces années de télé et de liberté. Mais Chasse au Godard n’est pas un film qui se veut une reconstitution historique. Exemple avec les Breastfeeders : un groupe de bal des années 60 ne jouait pas avec une telle puissance de frappe. C’est arrivé bien plus tard. Je ne dis pas qu’il n’y en avait pas, mais je leur ai dit « Ayez votre son ». C’est un groupe qui s‘inspire des années 60 jusque dans leur esthétique mais ils sont totalement contemporains. D’accord, il y a des vieux véhicules mais ce n’est pas un film historique. Il utilise le passé comme esthétique, de même que Nous sommes Gold. Même si ce n’est jamais mentionné nulle part, l’histoire se passe en 1993, peu de temps après la mort de Kurt Cobain. Il n’y a pas de technologie... Mais ça n’est pas très poussé, je n’ai pas ressorti le walkman jaune !

Ce n’est pas vintage…

En même temps, les Doc Martins, les chemises à carreaux, ça traverse les époques. Les cuirs… mais ça reste un film très contemporain.

Pour les intervenants apparaissant à l’image dans les reportages réalisés par le trio de Chasse au Godard, tu as opté pour un mélange d’acteurs et de non-acteurs dont les témoignages sur leurs conditions de travail font écho à ceux des années 60. Peux tu nous préciser cette collaboration ?

C’était quand même un pari car tout n’était pas écrit. Le scénario de Chasse au Godard d’Abbittibbi tenait sur 60 pages et tous les bouts d’entrevue, de faux-documentaire, n’étaient pas nécessairement scénarisés. J’avais des pistes de questions et j’avais fait des groupes. Un groupe de mineurs, un de femmes, un autre d’étudiants… J’ai ensuite choisi des gens du milieu de Rouyn-Noranda qui avaient quelque chose à dire. Certains avaient fait un peu de théâtre, d’autres pas. J’avais la chance d’avoir Alexandre Castonguay, un acteur formidable et qui aime beaucoup le théâtre d’intervention. Ses projets sont toujours très ancrés dans leur milieu. Il ressemblait donc beaucoup à son personnage. Ici, dans la peau de Michel, il posait les questions aux gens. Comme par magie, en leur mettant le costume et en les replongeant dans le contexte, en leur disant « Pense à ce que ton père ou ta mère auraient répondu... », les gens ont fini par parler d’eux-mêmes à travers un personnage et ça a été d’une justesse qui m’a un peu désarmé. Ça amène vraiment une couche de profondeur au film, de même que ça fait écho au combat militant vidéo des personnages. Là, les gens m’ont surpris, c’était fou ! Ils sont entrés dans l’ambiance et l’expérience a porté ses fruits. J’en suis très fier.

Il y a eu pas mal d’années avant Nous sommes Gold. Qu’est-ce qui explique cette gestation aussi longue et conservais-tu d’autres activités en parallèle ?

C’est ça, c’est la vie ! Je ne me considère pas non plus comme un scénariste. J’écris très lentement. J’ai quand même commencé Nous sommes Gold très rapidement après Chasse au Godard. Il y a aussi le processus de financement des films au Québec, qui est nécessaire car ça représente énormément d’argent public. Selon moi, il est bien géré. Je songe à tout ce qui arrive pour les réalisatrices. C’est un geste très concret qui vient de la SODEC et dit « Il faut plus de femmes qui réalisent » et ça donne de très bons films. C’est un geste brusque pour écarter un peu certains garçons et redistribuer les cartes, mais ce qu’on retiendra surtout, c’est que le résultat est excellent. On ne parlera plus jamais de films de filles ou de films d’écoles, mais simplement de bons films, point ! Tout ça pour en revenir à ce processus plus lent au Québec mais nécessaire, de réécritures, relectures des scénarios. En parallèle, je m’occupe de mes enfants, je travaille… J’aimerais bien être plus puriste dans ma démarche cinématographique, mais j’ai choisi des avenues plus pluralistes. Je fais aussi de la réalisation multimédia avec la compagnie Moment factory de Montréal, qui font des installations lumineuses dont le pont Jacques Cartier et ailleurs, partout dans le monde. J’ai donc fait des projets avec eux autant à Singapour qu’à Toronto… Mais si j’écrivais plus vite, peut-être que je ferais plus de films. Ça va peut-être être plus long pour le prochain, mais ça s’en vient aussi !

L’engagement politique du film a-t-il pu être un frein pour obtenir un financement public ou pas du tout ?

Ça a été un frein au niveau des infrastructures minières régionales. Je vais révéler un secret : la petite saynète souterraine - on n’est pas non plus dans un film à effets spéciaux ! -, on a tourné ça dans une mini-grotte ici, sur l’île de Montréal, la seule au Nord. Elle fait peut-être 20 mètres au maximum ! En Abitibi, il y a le musée des mines, avec des accès pour les touristes, mais ils se sont braqués dès le départ : « De quoi ça parle ? Ah... » Heureusement, Sophie Dupuis a eu une toute autre approche pour son dernier film (Souterrain, 2020) dans lequel il est aussi question d’un accident minier souterrain. Elle a été plus habile. Mais pour moi, le maire de la ville de Val-d’or lui ne voulait rien savoir. Il sentait une certaine menace. Peut-être que ça transparaissait dans mon discours, car je suis un peu « amour-haine » avec l’industrie minière : mon père était mineur ; la ville n’existerait pas s’il n’y avait pas de mines… Mais j’ai grandi dans la pollution avec une usine à 100 mètres des habitations ! Quand j’étais petit, ils enlevaient deux pieds de terre contaminée tous les cinq ans. En fait, tout ce que raconte Richard Desjardins dans ses chansons, c’est ma jeunesse, la réalité de cette petite ville minière là. Par contre, ça n’a pas freiné le financement de Téléfilm Canada ou de la SODEC. Le cinéma québécois est relativement engagé. C’est encore libre. c’est même bien vu et certains dans les institutions en veulent plus.

Patrick Hivon, Monia Chokri et Emmanuel Schwartz dans Nous sommes Gold

Le titre évoque je crois beaucoup de chose : le nom du groupe, Gold et de leur morceau emblématique, il fait allusion aux délires de Kevin, son braquage, son activité de fondeur clandestin… J’ai cru comprendre que c’était le nom de choses existantes dans la région ?

J’ai eu une certaine inspiration sur le nom du film et le nom du groupe ! Quand je suis revenu habiter en Abitibi, l’Aréna, qui s’appelait le Centre récréatif, un nom très générique, avait été rebaptisée l’Aréna I am gold. Donc je me demandais ce que c’était. I am gold était le nom de la compagnie minière qui avait repris les installations de cette petite ville pour en devenir la compagnie principale et ils ont donc rebaptisé l’aréna comme on a pu le faire à Montréal pour le centre Bell. C’est sans doute légitime. Chez moi, c’était plus un problème d’esthétique. « I am gold » ne pouvait pas appartenir à une corporation minière. Pour moi, c’est du Hip hop ou du rock, ou bien un titre d’album. Il y a peut-être du I am, c’est la première fois que j’y pense. « Touche à tout, détruis mon environnement mais ne viens pas voler mon esthétique rock ! » (rire) Je me suis dit que ça aurait été une petite revanche, mais c’était trop litigieux et je l’ai appelé Nous sommes Gold. Par contre la chanson du thème s’appelle toujours I am Gold, comme un grain de sable jeté à leur visage.

On a l’impression que tu as voulu faire un vrai film populaire, plus simple narrativement… L’écriture a-t-elle été plus longue que pour ton précédent film ? Combien de temps a-t-elle duré ?

Oui, je voulais vraiment apprendre à devenir scénariste et ça a donc été réécrit plusieurs fois. Pour Chasse au Godard, on a eu un premier dépôt de 60 pages, mais qui tenait plus du guide esthétique ou de la recette de cuisine. Il y a plus de travail sur le dernier. Je voulais être plus touché par l’histoire et les personnages. Aussi, je me suis entouré d’acteurs d’une grande profondeur, avec beaucoup d’intériorité, qui ont amené le film un cran plus loin. Ceci dit, je m’aperçois avec le recul que l’esthétisme est encore là. C’est inné dans ma démarche et ça le reste. J’ai choisi un nouveau directeur photo, Jean-François Lord, avec lequel j’ai plutôt cherché une caméra à l’épaule, à être plus près des personnages, pour faire moins cadré et avec une image moins suresthétisée. C’était une toute autre approche, avec des couleurs plus proches de la terre. L’or des feuilles d’automne… Sans trop galvauder ce mot là, c’était plus « organique » quand Chasse au Godard est « esthétique ». Au final, il y a quand même une grande mise en beauté là dedans. Je ne savais pas si ça toucherait vraiment les gens, mais je cherchais à être plus connecté aux pulsions humaines. Là, j’ai reçu l’écho ultime : c’est la première œuvre que ma mère ou mes frères ont vu et dont j’ai pu vérifier dans leurs yeux qu’ils l’avaient vraiment aimée. Pour eux, c’était un vrai film ! (rire) Ça m’a flatté, car c’était le but. En tant que créateur, on est en constante évolution. J’ai mes points forts, mais jusqu’ici, je ne trouvais pas que j’avais bien réussi à raconter une histoire. Je suis assez content. Après, comment un film trouve son public… C’est difficile à saisir, il faut du temps. Ça m’aurait vraiment fait plaisir de le présenter à Florac et d’y rencontrer le public. Au prochain...

Nous sommes Gold

On a parlé de projections test. Qu’est-ce que ça a apporté au montage final ce rapport avec les spectateurs ?

C’était juste avec un groupe très ciblé, essentiellement avec deux journalistes qui n’ont pas écrit sur le film par la suite. Des critiques de cinéma. Marc Cassivi qui était là comme conseiller pour donner son impression. Ou d’autres scénaristes, des monteurs expérimentés. Tout ça pour prendre un peu plus de recul. Ça a permis des sacrifices, des personnages secondaires qui disparaissent pour affiner l’ensemble… Je fais énormément confiance à ces regards extérieurs. Je ne suis pas fermé sur MA vision de MON œuvre. Je veux juste que le film devienne le meilleur possible. Pour moi, le cinéma est un art de collaboration totale.

Tu utilises dès le début les plongées zénithales et à de nombreuses reprises, pour mettre à nu les blessures de la terre. Elles disent aussi la déchirure de tous ceux qui ont perdu des êtres chers. Serait-ce une manière d’établir une connexion avec leur esprit ? Et toi, à quoi crois-tu ?

Ce regard de l’au-delà, je ne l’ai perçu qu’après, ça n’a pas été scénarisé. Je voulais montrer le territoire et, entre le début de l’écriture et mon travail avec les drones, c’est arrivé très tard. Tout était bouclé et là, j’ai commencé à travailler avec des gens sur un magazine scientifique dans lequel on faisait beaucoup de plans de drones. Je ne suis pas le seul à avoir fait ça. Esthétiquement, je trouvais toujours que ces plans en top shot étaient très cartographiques, d’autant qu’ayant été privé de ces zones minières, je n’avais pas pu y amener physiquement les comédiens, mais on pouvait les survoler en drone. J’ai d’ailleurs pu montrer un cimetière dans lequel mon père est enterré, si près de l’industrie... C’est là ! Pas besoin de réfléchir au côté spirituel ou dramatique du truc. On le filme, on le montre ! Mais sinon, je crois aux connexions spirituelles entre les êtres, mais rien de religieux là-dedans ! J’avoue que quand plus tard, je suis entré dans les zones minières pour tourner un clip, je sentais le lien avec le fait que mon père y avait donné sa vie, là, sous terre… Pendant ma jeunesse, son métier ne m’avait jamais intéressé. Maintenant, en y réfléchissant, c’est quelque chose d’assez unique. C’était un homme taciturne, très différent de moi et pourtant, en faisant ce film, j’ai senti la connexion entre nous.

Monia Chokri dans Nous sommes Gold

Ici, la musique est ce liant qui donne un sens à la vie des jeunes abitibiens, qui explique que malgré le manque de perspectives professionnelles, la pénibilité et la dangerosité du travail, ils restent encore au pays ?

Nous sommes Gold porte une vision poétique et personnelle de la région. J’ai campé l’histoire dans les années 90, pour une raison esthétique, c’est à dire pour avoir le moins de recul possible sur cette musique des années 80, hard rock... Mais aussi pour éviter de porter un jugement sur la vie en région en 2018. En fait, ça a énormément changé. C’est un monde plus complexe et pluriel. Quand j’étais jeune, je ne voyais aucune perspective de travail là-bas. C’est différent aujourd’hui, car les gens peuvent y vivre d’art et de culture. j’ai quand même choisi d’en partir une deuxième fois car j’ai besoin de voir plus de choses. Mais faire partie d’un groupe de rock, représentait une forme d’évasion. Certes Rouyn-Noranda ce n’est pas non plus Manchester ou Liverpool qui ont été des terreaux fertiles pour la création, autant pour les Beatles que pour Joy Division, The Smiths, qui se sont évadés de leur quotidien à travers la musique. C’était pareil pour moi quand j’avais 18 ans. Quand on rentrait dans notre local, on était à Brooklyn, on était n’importe où...

Tu as aussi pas mal affiné le trio principal depuis Chasse au Godard… Le personnage de Christophe, joué par Emmanuel Schwartz, est pris entre deux feux : une origine sociale différente de ses amis. Il hésite aussi entre la rébellion post-adolescente et sa responsabilité du prof d’histoire qui doit transmettre le devoir de mémoire, plutôt lourd dans ce contexte là. Même à titre personnel, il est ce musicien qui n’a pas réussi à s’accomplir quand Marianne, même seule sur une scène, semble tout réussir…

Oui, mais tu dévoiles tout là ! (rires) C’est trois fois le même film, Chasse au Godard, Nous sommes Gold et le prochain... C’est une trilogie. Ce sont toujours des personnages de mon enfance, différentes personnalités... Ceux qui partent et ceux qui restent dans leur ville natale. Quand j’étais jeune, j’avais des amis qui étaient fils de concessionnaires automobiles à succès ou de vendeurs d’équipements miniers qui ont fait fortune. Il y a des gens très pauvres mais les écarts sont là ! J’aimais jouer là-dessus en pensant que si j’avais grandi dans ces familles là, à être assis comme ces « juniors » sur un pactole, est-ce que je serai parti ? Ils s’en vont étudier à Brébeuf, un collège privé classique à Montréal. Puis ils reviennent et reprennent l’entreprise du père. Comme je viens d’une famille modeste, ça m’a toujours fasciné. Rien de miséreux, mais en ce sens, je me considère plus « Éric » que « Morin ». Il y a à Rouyn-Noranda des maisons aussi grandioses que celle du film, parfois à une rue de la petite maison dans laquelle j’ai grandi. On allait à la même école primaire ! On s’entendait bien mais c’étaient de grandes différences de classes sociales. Il est donc très crédible dans le film qu’ils soient très amis.

Le personnage de Kevin est comme un esprit errant sur la terre, un fantôme plus qu’un survivant. Son existence même est remise en cause lorsque son nom apparaît sur le mémorial au dernier plan. Mais est-ce que les personnes comme les parents de Marianne à qui il avait rendu une présence symbolique figurent finalement sur ce monument qui a repris sa forme initiale ?

Oui, mais je ne pense pas qu’ils aient été changés d’endroit. Ce qui fait craquer Marianne, c’est le fait que c’est un fonctionnaire qui a placé les noms par ordre alphabétique et ses parents sont séparés. C’est pour elle une prise de conscience très physique de leur disparition, alors qu’elle avait choisi la fuite. De son côté Kevin vit mal avec le fait d’être l’unique survivant. Donc en voyant le mémorial, il se dit qu’ils sont en train de concrétiser cet événement là, de faire le deuil ultime et réparateur dont il ne fait pas partie. C’est une personne qui a perdu toute estime de lui à la suite de cet accident. On pense qu’il vole de l’or, mais ce n’est que pour se faire une petite plaque et s’y installer de lui-même. Par culpabilité, il rejoint ses collègues dans la mort. Évidemment, mieux vaut avoir vu le film avant de lire l’entrevue !

Patrick Hivon et Monia Chokri dans Nous sommes Gold

Est-ce que c’est l’esprit de groupe, de bande, qui se transfère dans ton rapport aux comédiens et qu’on peut ressentir immédiatement dans chacun de tes films et maintiens-tu une relation fusionnelle quand vous travaillez ?

Totalement. Heureusement, ça s’est bien goupillé entre les trois comédiens. Ils avaient eu des liens par le passé mais là, ils se sont reconnectés pour se mettre dans la peau du groupe. Les personnages étaient relativement proches d’eux. Le sens de la fête dans les bars, c’est quelque chose qui les a vite rapprochés. On a aussi commencé par le tournage à Rouyn-Noranda, où presque la moitié du film est tournée quand c’était la totalité pour Chasse au Godard. Mais ça ça marche toujours d’emmener tout le monde à 8 heures de route dans une région moins connue, ça fusionne ! C’est autant la force des festivals que des œuvres tournées en vase clos comme celle-ci. Avec mes producteurs, on est aussi une sorte de groupe de musique, à la fois croches et droits. (rires)

Aujourd’hui , vis-tu à Montréal ou en Abitibi ?

À Montréal. Étrangement, tout le monde vit sur le plateau Mont-Royal, à Mile end ou à Rosemond. Moi je vis dans un petit quartier aux origines irlandaises, Pointe-Saint-Charles, que j’ai redécouvert et qui a été celui des trains au moment de l’industrialisation au début du 20ème siècle. Ce n’est pas pour ça que je l’ai choisi, mais il y a quelque chose qui me rappelle le vieux Noranda. Aujourd’hui, il est en transformation, avec des gens qui arrivent de partout. C’est un quartier agréable à vivre avec les enfants.

Où en est ton projet musical dont tu parlais dans la presse comme un hymne à Montréal ?

Ce sera bien le prochain film. Ces temps-ci, je fais plutôt de la télévision et des projets multimédias, dont un film sur la seconde guerre mondiale autour d’histoires qui se sont passées au Canada. C’est un documentaire pour TV5 qui sera, je l’espère, peut-être accessible en France. C’est intéressant car c’est une autre perspective sur ce conflit, même si on n’en faisait pas partie. 35 000 allemands parmi les plus dangereux ont été déportés au Canada ! Donc, j’aime toucher à tout ! Mais comme pour ma région natale, mon prochain long sera un hommage au Montréal des années 2000, avec l’éclosion de groupes comme Arcade fire sur la scène internationale. Le mythe du rock mais autant dans l’identité intime que générale de cette métropole à travers le monde. Les pistes sont encore assez ouvertes. Ce qui est sûr c’est que cet amour du rock va rester et me mener encore et encore vers l’écriture...

Propos recueillis en janvier 2021.

Crédits images

Editions Montparnasse / FunFilm

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